essenscia appelle à une réponse européenne forte pour préserver son industrie et son autonomie
L’industrie chimique européenne est confrontée à une pression sans précédent. En cause : l’expansion rapide des capacités industrielles chinoises, qui bouleverse les équilibres du marché mondial. Une analyse du cabinet Rhodium Group, réalisée à la demande d’essenscia, met en évidence un déséquilibre structurel croissant. Sans action européenne ciblée, le risque est clair : une accélération des fermetures d’installations, la disparition d’écosystèmes industriels entiers et d’emplois, ainsi qu’une dépendance accrue dans des chaînes de valeur stratégiques.
L’expansion industrielle de la Chine s’appuie sur une stratégie cohérente qui continue de stimuler les investissements, même lorsque la rentabilité est sous pression. Portée par des soutiens publics massifs et des coûts énergétiques faibles, la Chine développe méthodiquement ses capacités industrielles. La récente étude de Rhodium menée pour essenscia, confirme que la chimie est au cœur de la stratégie industrielle de la Chine et qu’elle figure parmi les secteurs les plus massivement soutenus par les pouvoirs publics. Pékin considère la chimie comme une capacité fondamentale qui soutient la montée en gamme technologique, la sécurité des chaînes d’approvisionnement et le développement des secteurs stratégiques comme la pharma, l’aéronautique, les matériaux pour semi-conducteur, les batteries ou la défense. L’accent mis sur les matériaux avancés et le contrôle de l’ensemble de la chaîne de valeur crée une surcapacité structurelle qui déséquilibre le marché mondial.
Résultat : les capacités augmentent plus vite que la demande intérieure et les excédents sont massivement écoulés à l’export. En seulement deux ans (2021-2023), la Chine a représenté près de 80 % de la croissance mondiale des capacités dans des produits chimiques clés comme l’éthylène et le propylène. En devenant rapidement exportateur net dans certains segments — c’est à dire en exportant plus qu’elle n’importe — elle intensifie la pression concurrentielle sur les marchés internationaux. Cela entraine une baisse des taux d’utilisation des capacités, une érosion des prix et, à terme, des fermetures d’installations et des pertes d’emplois.

L’industrie chimique européenne paie le prix fort
L’Europe est frappée de plein fouet par cette politique chinoise. D’une part, la surcapacité mondiale exerce une pression structurelle sur les prix et les marges. D’autre part, l’industrie chimique européenne souffre d’un handicap concurrentiel, notamment en raison de coûts énergétiques et de CO₂ élevés.
Les effets sont déjà bien visibles. En 2024, la production chimique européenne était environ 15 % inférieure à son niveau de 2014, la majeure partie du recul étant intervenue après 2021. Entre 2022 et 2025, des fermetures représentant 37 millions de tonnes de capacité ont été annoncées — soit près de 9 % du total européen — avec à la clé la perte d’environ 20 000 emplois directs.
Effet domino
L’industrie chimique repose sur un écosystème étroitement interconnecté, où la fermeture d’un site ne se limite jamais à une seule installation : elle perturbe l’ensemble de la chaîne, de l’approvisionnement aux débouchés, et fragilise rapidement les activités environnantes. Dans un secteur aussi intégré, une seule fermeture en amont peut suffire à déstabiliser des pans entiers de l’industrie. Ce risque est particulièrement aigu en Europe, notamment dans les grands clusters comme Anvers Rotterdam Rhin Ruhr, qui concentrent près de 40 % de la production chimique européenne. Une fois ces écosystèmes fragilisés, le déclin peut s’accélérer rapidement.
L’Europe se rapproche ainsi d’un point de bascule. L’industrie chimique constitue le socle de nombreuses chaînes de valeur et un pilier de l’innovation et de l’autonomie stratégique. Si la production de base, les infrastructures et les compétences viennent à disparaître, même les segments les plus spécialisés seront fragilisés. À terme, le risque est une perte de masse critique, qui limiterait durablement la capacité de l’Europe à attirer investissements, talents et nouvelles technologies.
Besoin de choix politiques clairs au niveau européen
Face à ces défis, une réponse efficace passe par des décisions politiques claires et cohérentes au niveau européen pour préserver l’ensemble de la chaine de valeur.
Concrètement, trois priorités s’imposent :
- Rétablir une concurrence équitable sur le marché européen.
L’Europe doit empêcher que ses producteurs soient évincés de leur propre marché sous l’effet d’une surcapacité qui ne répond pas à des logiques de marché. Cela passe par une activation plus rapide et plus efficace d’instruments de défense commerciale adaptés à ce phénomène systémique. - Protéger l’ensemble de la chaîne de valeur industrielle.
Se concentrer uniquement sur des produits « critiques » ne suffit pas si la base industrielle se fragilise. L’Europe doit préserver la cohérence de son écosystème chimique, de la production de base aux applications les plus avancées. - Renforcer la coordination avec les partenaires internationaux.
Sans coordination, la pression se déplace d’un marché à l’autre et les mesures prises risquent d’être contournées. Une coopération accrue avec d’autres économies permettrait de limiter ces effets et de réduire les dépendances dans les chaînes de valeur stratégiques.
Yves Verschueren, administrateur délégué d’essenscia : « Cette analyse confirme ce que nos entreprises constatent sur le terrain : l’industrie chimique européenne fait face à une pression forte et durable, liée à un déséquilibre structurel du marché mondial. Le risque est réel de perdre des capacités industrielles essentielles tout en devenant plus dépendants des importations. L’Europe doit faire des choix clairs dès maintenant. Nous avons besoin d’une politique forte et cohérente qui garantisse une concurrence équitable et protège notre base industrielle. L’inaction n’est pas une option. »
